jeudi 27 juin 2013

Il était une fois l’amour (Chapitre III, extrait 4)


   Trois ans passèrent. Daphné recommença à travailler au Collins Magazine  lorsque Aimée eut un an. Malgré ses remords, chaque fois qu’elle quittait sa fille, elle savait qu’il lui était nécessaire de travailler pour se sentir vraiment elle-même. Jeff avait compris lui aussi qu’être mère et épouse ne lui suffisait pas. Heureusement Daphné avait trouvé une gardienne pour s’occuper d’Aimée. Daphné et Jeff formaient un couple si parfait que tout le monde les enviait. Un jour qu’ils passaient un week-end dans le Connecticut, un ami de Jeff leur demanda s’il ne leur arrivait jamais de se quereller.
-          Bien sûr ! Au moins deux fois par semaine. Je la bouscule, elle me traite de tous les noms, alors les voisins appellent la police et pour finir, quand tout le monde est parti, on regarde la télévision.
   Daphné se mit à rire ; et lui envoya un baiser. Il était toujours le même, spirituel, aimant, tel enfin qu’elle l’avait rêvé avant même de le reconnaitre.
   Leur ami se plaignait :
-          Vous me rendez malade tous les deux. Comment un couple marié peut-il heureux ? Vous n’en avez aucune idée ?
-          Pas la moindre !
   Leurs amis les appelaient «  Le Couple Parfait » et, quelquefois, Daphné avait peur qu’un événement ne vienne briser leur union. Mais cinq ans avaient passé durant lesquels ils s’étaient encore rapprochés. Ils avaient les mêmes goûts et hormis la passion que Jeffrey nourrissait pour les sanglants matchs de football américain qui se disputaient à Central Park, le samedi après-midi, Daphné n’avait à se plaindre de rien. Ils avaient su trouver le mode de vie qui leur convenait et entendaient bien le préserver. Ils avaient quelquefois des problèmes d’argent mais ne s’en effrayaient pas. A trente deux ans, Jeffrey gagnait très convenablement sa vie et le salaire de Daphné servait à payer les extras.
   Lorsque Aimée eut trois ans et demi, ils décidèrent d’avoir un autre enfant. Mais l’heureuse nouvelle se faisait attendre. Le matin de Noël, Jeffrey proposa à Daphné d’essayer à nouveau.
-          Après l’autre nuit ? Je ne pense pas que j’en aurai la force !
   Daphné faisait allusion à la nuit précédente. Après avoir installé les cadeaux d’Aimée autour de l’arbre de Noël, ils avaient fait l’amour jusqu’à 3 heures du matin. Jamais leur intimité n’avait été si grande. Daphné avait vint-quatre maintenant ; elle devenait de plus en plus belle et de plus en plus féminine.
   Elle se mit à rire. Au même moment, Aimée surgit dans la chambre, les bras chargés de jouets. Jeffrey s’enroula dans une serviette tandis que Daphné enfilait la robe que lui avait apportée la Père Noël.
-          Désolée, mon chéri !
 Il maugréa en riant puis alla prendre une douche. La journée fut paisible. Ils firent un excellent dîner et, après avoir couché Aimée, ils s’assirent au salon devant la cheminée, lisant et buvant du chocolat chaud.
   Daphné s’étira sur le divan et posa la tête sur la poitrine de Jeff.
-          Tu connais le nom d’une chaîne de montagne au Pérou ?
-          Non. Qu’est- ce que c’est ?
   Il n’avait aucun talent pour les mots croisés auxquels elle s’attaquait tous les dimanches, même les jours de fête.
-          Mais comment fais-tu pour y arriver, Daff ? […] Et puis ne me demande pas comment s’appelait la sœur de Beethoven ou tu vas recevoir mon chocolat dans la figure !
-          Ça y est ! – Elle se redressa. – Violence ! C’est le mot qui me manquait au 36 vertical !
-          Elle me rendra fou ! Allez, viens !
   Il s’était levé et lui tendait la main.
-          Allons nous coucher.
-          Attendons que le feu soit éteint.
   Ils venaient d’acheter un petit duplex, l’été précédent, et leur chambre comme celle d’Aimée se trouvait au premier étage. Daphné s’inquiétait un peu à cause de l’arbre de Noel qui était si près de la cheminée.
-          Ne t’en fais pas. Il n’y a rien à craindre.
-          Je préfère attendre.
-          Allons, viens. Je te désire tellement que je vois trouble. Je suis sûr que tu as versé un aphrodisiaque dans mon chocolat.
   Elle sourit et se leva.
-          Vous avez toujours été un obsédé sexuel, Jeffrey Fields ! Vous n’avez pas besoin d’un aphrodisiaque ! C’est un calmant qu’il vous faudrait !
   Il éclata de rire et la poursuivit dans les escaliers. Il l’attira doucement sur le lit et se mit à la caresser. Une fois de plus, Daphné se demanda si elle allait enfin tomber enceinte.
-          Pourquoi est-ce si long ?
   Jeffrey se contenta de hocher la tête et de sourire.
-          Peut-être… peut-être qu’il  te faudrait changer… de modèle.
   Le visage de Daphné s’assombrit.
-          Tu es unique, Jeff. Et puis si nous n’avons pas d’autre enfant, ce n’est pas grave. Sais-tu au moins combien je t’aime ?
   Il avança vers elle et l’attira à lui.
-          Non. Dis-le moi.
-          Beaucoup plus que tu pourras jamais l’imaginer, mon amour.
   Il l’embrassa avec passion. Ils firent l’amour sur leur grand lit de cuivre. Les ressorts grinçaient, ce qui les faisaient rire chaque fois.
-          Je vais voir si Aimée dort.
   Elle allait toujours rendre visite à Aimée avant de coucher, mais, ce soir, elle se sentait alanguie, paresseuse, dans les bras de Jeff. Un instant Un instant, elle se demanda si elle pouvait encore donner la vie. Leur étreinte avait été si passionnée qu’elle semblait devoir aboutir à la naissance de cet autre enfant qu’ils désiraient si ardemment.
-          Elle va bien, Daff.
   Ils se moquaient toujours de la solennité avec laquelle elle observait Aimée, chaque soir. Lorsqu’elle ne l’entendait pas respirer, elle posait son doigt juste au-dessus du nez de la petite fille, pour sentir son souffle.
-          N’y vas pas. Elle dort bien.
   Daphné sourit faiblement et s’endormit presque aussitôt dans les bras de Jeff. Elle reposait depuis plusieurs heures lorsqu’un rêve la fit s’agiter. Jeffrey, Aimée et elle se trouvaient tout près d’une cascade. Le vacarme de l’eau était proche mais Daphné sentait aussi une odeur particulière qui gagnait la forêt qui les encerclait. Elle se blottit contre Jeff et ouvrit les yeux pour chasser son rêve. Elle se mit à tousser et regarda autour d’elle. Le vacarme qu’elle entendait était celui de l’incendie qui s’était déclaré dans l’appartement. Les flammes léchaient la porte de leur chambre.
-          Jeff ! Mon Dieu, Jeff !
   Elle bondit hors du lit, abasourdie, étourdie. Elle secouait Jeff et criait : Jeff ! Aimée !
   Il s’éveilla et comprit en un clin d’œil ce qui se passait. Il se rua dans la chambre et se dirigea vers la porte. Daphné se tenait derrière lui, les yeux emplis de terreur. Jeffrey ne pouvait avancer.
-          Mon Dieu Jeff ! Notre fille !
   Elle pleurait à gros sanglots, désemparée. Mais Jeff se retourna et la saisit aux épaules. Il devait crier pour couvrir le bruit des flammes- Arrête, Daff ! Le feu est dans l’entrée. Nous somme tous sains et saufs. Je vais aller chercher Aimée et tout ira bien. Tu vas t’enrouler dans une couverture et descendre les escaliers aussi vite que tu le peux. Je vais chercher Aimée dans son lit et je te retrouve en bas. Il n’ya rien à craindre. Tu as compris ?
   Il l’avait enveloppée d’une couverture, tout en lui parlant. Ses gestes étaient rapides et précis. Il la conduisit jusqu’à la porte et lui dit :
-          Je t’aime, Daff. Tout ira bien.
   Il se dirigea vers la chambre d’Aimée. Daphné fonça dans les escaliers, essayant de rester calme. Elle savait que Jeff sauverait Aimée. Il avait toujours pris soin d’elles… toujours…toujours… Elle se répétait ces mots tout en descendant les escaliers. Elle essayait de regarder autour d’elle mais la fumée était devenue si épaisse qu’elle ne pouvait presque plus respirer. Elle ne voyait rien. Soudain elle entendit le bruit d’une explosion derrière elle […] Jeff et Aimée avaient péri dans les flammes.


              Danielle STEEL, Il était une fois l'amour





Il était une fois l’amour (Chapitre III, extrait 3)

   Jeffrey aurait préféré que Daphné s’arrêta de travailler jusqu’au terme de sa grossesse, mais il dut reconnaitre qu’elle s’en trouvait beaucoup mieux. Elle se mit en congé juste avant Noël. Son bébé devait naître deux mois plus tard. Sa joie grandissait de jour en jour et lui faisait oublier peu à peu la mort de sa mère.  Elle décréta que, si elle avait un garçon, elle l’appellerait Jeffrey, mais lui préférait  une petite fille aussi belle que Daphné. Le soir lorsqu’ils se couchaient, il touchait délicatement le ventre de Daphné et sentait l’enfant bouger. Ses yeux étaient pleins d’amour et d’émerveillement.
-          Il ne te fait pas mal ?
   Il se faisait beaucoup de soucis. Pourtant Daphné avait vingt et un ans et respirait la santé. Elle riait de ses inquiétudes.
-          Non. Quelquefois, cela me fait  une drôle d’impression. Mais je n’ai pas mal.
   Elle semblait si heureuse. Il s’en voulait presque de la désirer dans son état, et ils s’aimaient presque chaque nuit.
-          Ça ne fait rien Jeff ?
-          Non. Bien sûr que non. Tu es belle, Daphné. Encore plus belle qu’avant.
   Ses longs cheveux blonds encadraient son visage, lumineux et doux, et dans ses yeux dansaient une petite flamme que Jeffrey n’avait jamais vue auparavant. Elle rayonnait de joie et d’espoir.
   Lorsqu’elle ressentit les premières douleurs, elle l’appela au bureau. Il se précipita chez lui, abandonnant son client, oubliant de poser le livre qu’il tenait à la main, beaucoup plus ému qu’il ne l’aurait voulu. Mais quand il trouva Daphné installée dans son fauteuil, il comprit que tout ira bien. Ils burent une coupe de champagne.
-          A notre fille !
-          A ton fils !
   Ses yeux étincelaient. Mais les contractions recommencèrent. Il lui prit la main et, oubliant le champagne, appliqua à la lettre les leçons qu’ils avaient apprises ces dernières semaines, la soutenant chronométrant la fréquence des contractions. Vers quatre heures, il sut que le moment était proche. Ils retrouvèrent le docteur à l’hôpital. Daphné souriait. Elle était si heureuse, si fière, et malgré la douleur qui l’obligeait à s’accrocher à Jeffrey, ses yeux gardaient cette même flamme étincelante.
-          Ma chérie, tu es merveilleuse. Comme je t’aime !
   Il la soutient jusqu’à la salle de travail et ne la quitta pas. Enfin, à 22 heures 19 précises, Daphné, sous les yeux ravis de Jeffrey, donna le jour, dans un dernier effort, à une petite fille. Aimée Camilla Fields fit son entré dans le monde en hurlant, saluée par le cri de victoire et de joie de sa mère. Daphné la reçut dans ses bras. Jeffrey les regardait tour à tour, pleurant et riant.  Il caressait les cheveux trempés de Daphné tout en jouant avec les doigts de sa fille.
-          Comme elle est belle, hein ?
   Daphné, elle aussi, pleurait et riait. Elle regardait son mari.
   Il se baissa et lui donna un doux baiser sur les lèvres.
-          Tu n’as jamais été aussi belle, Daff. Je t’aime
   Les infirmières se retirèrent, émue comme chaque fois qu’elles voyaient un enfant naître. Tous trois restèrent longtemps ensemble, jusqu’à ce que Daphné soit ramenée dans sa chambre.
   Quand elle fut endormie, Jeffrey rentra et, une fois couché, se mit à penser à sa fille, à sa femme, à tout ce qu’ils avaient partagé depuis deux ans.
                        
                       Danielle STEEL, Il était une fois l’amour






mercredi 26 juin 2013

Il était une fois l’amour (Chapitre III, extrait 2)



   Il tint sa promesse. Le lendemain, il l’appela vers sept heures et l’attendait à midi à la sortie du collège.
   Lorsqu’elle le vit, en descendant les escaliers, elle se sentit intimidée. Il n’y avait plus le tumulte de la veille, ni le vin, ni la barque et le soleil. Il n’y avait que cet extraordinaire jeune homme blond qui l’attendait et souriait fièrement comme si était déjà à lui. Et elle l’était. Pour toujours. Ils prirent un taxi et allèrent déjeuner au Metropolitan Museum. Puis il la ramena au collège. Elle se sentait merveilleusement bien avec lui, appréciant cette force mêlée de douceur qui l’avait déjà troublée la veille.
   Ce soir là, ils dinèrent chez elle. Il partit tôt dans la soirée. Le week-end suivant, ils allèrent chez des amis de Jeff dans le Connecticut, jouèrent au tennis et pêchèrent. A leur retour, il l’amena chez lui. Pour la première fois il la prit dans ses bras et caressa avec douceur sa peau satinée. Ils passèrent la nuit enlacés. Mais ce n’est qu’au matin qu’ils s’aimèrent. Daphné découvrit ce jour là les mystères de l’amour que Jeffrey lui révélait avec une douceur infinie. Et la nuit suivante, elle s’étonna elle-même de la passion qui la transportait.
   Ils passèrent l’été, tantôt chez l’un tantôt chez l’autre, s’arrangeant pour être le plus souvent possible en tête à tête. Mais Jeff, n’y tenant plus, profita des vacances d’été pour emmener Daphné dans le Tennessee, où ils se marièrent, à la fin du mois d’août. La cérémonie fut discrète. Seuls quelques amis avaient été invités. Daphné portait une robe blanche en organdi, un grand chapeau et un bouquet de fleurs des champs. Sa mère pleura beaucoup, partagée entre la joie et la tristesse. Elle avait une leucémie, mais n’en avait soufflé mot à Daphné.
   Cependant, avant que les jeunes mariés ne repartent dans le Nord, elle fit part de son état à Jeffrey. Il lui promit alors de veiller toujours sur Daphné. Elle mourut trois mois plus tard, alors même que Daphné attendait son premier enfant. Ils allèrent à l’enterrement à Atlanta. Daphné étant très éprouvée par le chagrin, Jeffrey s’occupa de tout. Elle n’avait plus que lui au monde, et l’enfant qu’elle portait.

                  
         Danielle STEEL, Il était une fois l’amour

Il était une fois l’amour (Chapitre III, extrait1)



   Ils s’étaient rencontrés à un colloque d’avocats auquel elle assistait pour le compte du Daily Spectator.  Elle faisait des études de journalisme et écrivait avec le plus grand sérieux et beaucoup d’ardeur une série d’articles sur de jeunes avocats talentueux. Jeff l’avait remarqué immédiatement et s’était arrangé pour s’échapper et l’inviter à déjeuner. […]
   Des mois plus tard, elle lui avait reproché sa suffisance. En fait il mourrait d’envie de passer quelques heures avec elle.
   Ils achetèrent une bouteille de vin rouge, des pommes et des oranges, un morceau de pain et du fromage. Ils louèrent un bateau à central park et se promenèrent sur le lac, tout en bavardant. Il lui parla de son travail, elle de ses études, de ses voyages en Europe, des étés lointains passés dans le sud de la Californie, dans le Tennessee,  et le Maine. La mère de Daphné était originaire du Tennessee, son père, né à Boston, était mort lorsqu’elle avait douze ans. [… ]
     Ils s’amusèrent à regarder les hippopotames, lancèrent des cacahouètes aux éléphants et allèrent voir les singes. Il voulait la faire monter sur un poney, mais elle refusa en riant. Ils préférèrent faire le tour du parc en calèche, puis marchèrent jusqu’à l’appartement de Daphné.
-          Voulez-vous monter une minute ?
   Elle lui souriait avec innocence, tenant le balcon rouge qu’il lui avait acheté au zoo. […]
   L’appartement de Daphné était petit, un peu triste mais convenable. Elle lui prépara du thé glacé à la menthe. Jeff s’était assis auprès d’elle sur le canapé. Lorsque huit heures arriva, il s’aperçut qu’il ne s’était pas ennuyé une seconde. Il ne pouvait la quitter des yeux. Il venait de comprendre qu’il avait enfin rencontré la femme de ses rêves.
-          Que fait-on pour le diner ?
-          Vous n’êtes pas encore fatigué de moi ?
   Mais le temps avait passé si vite. Le soleil se couchait sur  Central Park. Il ne s’étaient pas quittés depuis midi.
-          Je crois que je ne serai jamais fatigué de vous, Daphné. Voulez-vous m’épouser ?
   La question la fit rire. Elle le regarda et remarqua l’expression sérieuse de son visage.
-          En plus du diner ou à la place ?
-          Je suis sérieux, vous savez.
-          Vous êtes fou.
-          Pas du tout […] Je vous aime, Daphné. Même si vous pensez que je suis fou. Et que vous me croyiez ou non, nous nous marierons bientôt. […]
   Il l’embrassa avec douceur puis se leva.
-          Et maintenant, je vais vous souhaiter une bonne nuit, avant de me conduire comme un fou.
   Elle rit. Elle se sentait parfaitement en sécurité. Elle savait qu’elle n’avait rien à craindre. C’est ce qui lui avait plu immédiatement. A ses côtés, elle se sentait heureuse, rassurée. Et elle était sensible à la force et à la douceur qui émanaient de lui.
-          Je vous appellerai demain. […]
   Il l’embrassa avant de partir.
   Daphné se sentait envahie par un trouble inconnu. Une  fois seule dans son lit, elle tenta en vain de mettre de l’ordre dans ses idées ; toutes ses pensées allaient vers Jeffrey.

                    
               Danielle STEEL, Il était une fois l’amour

mardi 25 juin 2013

Il était une fois l’amour (Chapitre II, extrait 1)



  Une activité fébrile régnait de toutes  parts dans la salle des urgences, où se croisaient des hordes de gens vêtus de blanc qui avaient l’air de se déplacer avec la rigueur d’un ballet parfaitement agencé. Des infirmières et trois médecins de garde vinrent au-devant de l’ambulance. Daphné fut transportée  immédiatement dans le service des soins intensifs. On la déshabilla rapidement pour l’ausculter.
-      Bassin fracturé… bras cassé… déchirures aux deux jambes…
 Une profonde blessure à la cuisse s’était mise à saigner abondamment. […]
-     Vous pensez qu’elle a subi un traumatisme crânien ? s’empressa de demander l’autre médecin, tandis qu’il  faisait l’intraveineuse.
   Il acquiesça.
- Oui. Et même grave. […]
  Les infirmières observaient en silence les deux médecins qui s’affairaient autour de Daphnée.  […]
Une demi-heure plus tard, Daphnée fut transportée en salle d’opération, où les chirurgiens furent l’impossible pour la sauver. […]
-   Est-ce qu’on a regardé ses papiers pour voir s’il y a quelqu’un à prévenir ?
  L’infirmière était persuadée que, pour une femme d’une telle réputation, il y aurait une foule de gens anxieux d’être à ses côtés, un mari, des enfants, son agent de publicité, son éditeur, des amis importants. Pourtant elle savait aussi, d’après des articles qu’elle avait lus auparavant, combien Daphné défendait ardemment sa vie privée. Peu de gens savaient quelque chose d’elle.
-    Je n’ai trouvé qu’un permis de conduire, de la monnaie, des cartes de crédit et un rouge à lèvres.
-    Je vais regarder de nouveau. […]
-    Elle vous impressionne n’est-ce pas ?
   Le jeune médecin la regardait, intrigué.
-     C’est une femme extraordinaire  et si intelligente !
   Son regard se fit plus intense.
-   Elle a donné du bonheur à beaucoup de gens. Il y eu des moments…
  Elle se sentait stupide de confier ainsi ses pensées, mais elle le devait à cette femme qui luttait maintenant entre la vie et la mort.
-    Elle a su me donner le goût de vivre lorsque j’avais perdu tout espoir
   C’était lorsque Elizabeth Watkins avait perdu son mari dans un accident d’avion, et qu’elle avait voulu mourir aussi. Elle avait pris un congé d’un an à l’hôpital, et s’était enfermée chez elle, en buvant pour oublier. Mais lorsqu’elle avait découvert les romans de Daphné Fields, elle avait repris courage, captivée par la détermination des personnages qui lui semblaient si proches d’elle. Elle trouva, comme eux, la force de se battre. Grâce à Daphné, elle surmonta son désespoir et reprit son métier à l’hôpital.

            
                   Danielle STEEL : Il était une fois l’amour

lundi 24 juin 2013

Il était une fois l’amour ( Chapitre premier, extrait 2 )


-                  -  Daphné ?
   Elle tournait rapidement le coin de Madison Avenue lorsqu’elle entendit un bruit de pas, étouffés par la neige.
-          - Oui, Jack ?
   C’était Jack Hawkins, le rédacteur en chef de maison d’édition attirée, Harbor et Jones, le visage rougis par le froid, ses yeux d’un bleu brillant embués par le vent.
-          - Je te reconduis ?
   Elle secoua la tête et lui sourit. Il fut frappé à nouveau de la trouver si menue, emmitouflée dans cet énorme manteau de vison, ses mains gantés tenant fermement le col de fourrure.
-         -  Non, je te remercie. J’ai vraiment envie de marcher. J’habite juste en bas de la rue.
-          - Mais il est tard Daphné.
   Comme toujours, quand il la voyait, il avait envie de la prendre dans ses bras. Non qu’il l’eût jamais fait, mais cela lui aurait plu. Comme à beaucoup d’autres hommes d’ailleurs. A trente ans, elle en paraissait encore vingt-cinq et même quelquefois douze… tant son regard était celui d’une femme blessée, éprouvée par la vie, et condamnée à une solitude qu’elle ne méritait pas.
-          - Il est minuit Daff…
   Il hésitait avant de rejoindre les autres, qui s’éloignaient lentement.
-         -  C’est la nuit de Noel, Jack. Il fait un froid de tous les diables…
   Elle s’interrompit, eut un large sourire, et son regard se fit malicieux.
-         -  Et je ne pense pas qu’on m’enlève ce soir !
-        -   Non. Mais tu pourrais glisser et tomber sur le verglas.
-        -   Ah ! Et me casser le bras, peut-être ? Tu as peur que je ne puisse plus écrire, c’est ça ? Ne t’en fais pas. Je n’ai pas d’autre contrat jusqu’en avril. […]
   Elle lui fit un petit signe d’adieu et s’éloigna rapidement. […]
  En traversant rapidement Madison Avenue, elle faillit glisser, perdit l’équilibre, mais se rattrapa à temps. Arrivée au coin de la rue, elle tourna rapidement à gauche, sans prendre garde, avant de traverser, à une grande familiale rouge, pleine à craquer, qui accélérait pour passer au feu orange. La passagère placée derrière le chauffeur poussa un cri aigu ; il y eut un bruit sourd, d’autres hurlements à l’intérieur du véhicule puis le crissement étrange des pneus sur la glace. […] Le conducteur se précipita vers Daphné. Il s’arrêta net, observant la femme étendue par terre, semblable à une poupée de chiffon désarticulée, le visage enfoui dans la neige.
-        - Oh ! Mon Dieu ! Oh ! Mon Dieu !...
   Pendant un instant, il resta là, immobile, désespéré, puis se tourna vers la femme qui se tenait près de lui, le regard tout à fait terrorisé et furieux, comme si quelqu’un était à blâmer, n’importe qui excepté lui.
-         -  Bon Dieu ! Appelez les flics.
   Puis il s’agenouilla près de Daphné, craignant de la toucher, de la remuer, encore plus effrayé, cependant à l’idée qu’elle fût morte.
-        -   Est-ce qu’elle est… en vie ?
   Un autre homme s’était accroupi dans la neige, à côté du chauffeur.
-          - Je ne sais pas.
   Elle était immobile, muette, sans vie. Et tout à coup L’homme qui l’avait renversée se mit à pleurer doucement.
-          - Je l’ai tuée, Harry… Je l’ai tuée…

                     
                        Danielle STEEL : Il était une fois l’amour

dimanche 23 juin 2013

Il était une fois l'amour ( Chapitre premier , extrait 1 )



   Le soir de Noël, dans les rues de New York l’agitation est à son comble. La neige qui tombe atténue à peine les coups de klaxon stridents des voitures, le vacarme de la circulation et le brouhaha continuel des passants affairés, les bras chargés de cadeaux, croisant sans cesse d’innombrables pères de Noël  tenant compagnie, malgré le froid mortel, aux enfants ébahis que leur mère entraîne en riant et aux chanteurs de rue, titubant  sur le trottoir. Tout le monde semble emporté dans une sorte de tourmente heureuse, où se mêle la joie et l’exaltation. Pour les enfants c’est le jour tant attendu depuis de si longs mois, pour les adultes, la fin d’une période toute consacrée aux achats, aux cadeaux, aux réceptions. Epoque unique faite d’espoirs lumineux aussi pur que la neige qui tombe, de sourires nostalgiques, de réminiscences d’enfances lointaines et d’amour depuis longtemps oubliées.
  Vers onze heures du soir, la circulation commença enfin à diminuer. De rares passants marchaient dans la neige qui crissait sous leurs pas. […]
   Un petit groupe de personne sortit en chantant et en riant d’une belle demeure située au n 12 de la 69e Rue. Ils venaient de passer  une merveilleuse soirée, abondamment arrosée de vermouth et de champagne. En partant, tout le monde avait reçu de petits cadeaux : bouteilles de parfums, écharpes, livres, boîtes de chocolat.
   Le maître de maison était un ancien critique littéraire du New York Times, sa femme une romancière renommée ; leurs amis formaient une société intéressante, qui comprenaient aussi bien des écrivains en herbe que des pianistes réputés, de très jolies femmes des intelligences supérieures, tous réunis ce soir-là dans l’immense salon de leur demeure citadine  où un maître d’hôtel et deux employées de maison faisaient circuler les hors-d’œuvre et servaient des boissons. Comme chaque année, la fête  ne se terminerait que vers trois ou quatre heures du matin. Les invités qui partirent juste avant minuit étaient peu nombreux, et parmi eux, se trouvait une jeune femme blonde et menue, vêtue d’un manteau de vison ; son visage, tandis qu’elle lançait un dernier adieu à ses amis, émergeait à peine, dans le vent, de son col de fourrure. Elle n’avait pas voulu partager un taxi avec eux, préférant rentrer à pied. Elle s’était enfin décidée à rompre sa solitude et à passer cette nuit, si pénible pour elle, entourée d’amis qu’elle n’avait pas vus depuis bien des années. Tout le monde avait été étonné et heureux de la trouver là-bas.
-          - Content de vous revoir, Daphné. Vous travaillez à un livre ?
-          - Je le commence à peine.
  Les grands yeux bleus étaient doux et la fraîcheur de son visage la rajeunissait.
-       -Que voulez-vous dire ? Que vous le finirez la semaine prochaine ?

 -Tout le monde la savait prolifique, mais elle avait momentanément abandonné l’écriture pour se consacrer au scénario et au tournage d’un film. Elle sourit à nouveau plus gaiement cette fois. Elle avait l’habitude de leurs taquineries qui dissimulaient toujours une pointe d’envie et surtout de curiosité. Daphné Fields était en effet travailleuse, ambitieuse mais aussi très secrète ; elle fréquentait certains cercles littéraires, mais gardait une attitude réservée, qui augmentait son mystère. Seul son regard frappait par sa profondeur et son acuité. Elle avait beaucoup changé depuis dix ans. A vingt-trois ans, elle était sociable, drôle, excessive même… Maintenant, elle était plus calme, les rires du passé illuminaient ses yeux par instants, leur écho enterré quelque part dans son âme.

                       Danielle STEEl : Il était une fois l'amour

samedi 22 juin 2013

Il était une fois l'amour



-         Je te désire, Daphné, je t'aime.
-         Je ne veux pas y croire, dit-elle doucement.
-         Pourquoi?
-         Parce que si je t'aime moi aussi, nous souffrirons un jour, et je ne le veux pas.
-         Je ne te ferai pas de mal. Jamais. Je te le jure.
     Elle soupira et posa la tête sur sa poitrine nue. Il la prit dans ses bras.
-         Personne ne peut faire une telle promesse.
-         Tu ne souffriras pas, Daff. Aie confiance en moi.
     Elle voulut lui demander pourquoi, mais elle y renonça. Les mots ne sonnaient plus juste. Elle se laissa embrasser et enlacer. Il la souleva et l'emporta jusque dans la chambre. Ils firent l'amour si passionnément que Daphné se demanda pourquoi elle avait lutté si longtemps pour préserver sa solitude.
                                   
                        Danielle STEEl : Il était une fois l’amour

mercredi 19 juin 2013

Mais le souvenir d'un beau bouquet reste



  L'amour est la fleur du printemps de la vie ; toute fleur se fane. Plusieurs changent le bouquet, parfois le vase qui le contenait ; les bouquets d'été ou d'automne ont rarement l'éclat et surtout pas la nouveauté des fleurs du printemps. Mais le souvenir d'un beau bouquet reste.
 
                   Ernest Ouellet 

Il chantait l'amour, l'absence et la tristesse


  Il chantait aussi l’amour ; mais son chant était serein, limpide, comme les pensées d’une jeune fille naïve, comme le sommeil d’un enfant, comme la chaste lune quand elle traverse en silence le calme désert des cieux. Il chantait aussi l’absence et la tristesse, et le vague inconnu, et le lointain vaporeux, et les roses romantiques. Il chantait ces contrées où longtemps, sur le sein de la placidité, s’étaient épanchées ses larmes vivantes. Il chantait la fleur fanée de sa vie, n’ayant pas encore vingt ans. [...]
 Poussées par les rayons du printemps, les neiges des collines environnantes sont déjà descendues en ruisseaux bourbeux sur les prairies inondées. À peine sortant de son sommeil, la nature salue d’un sourire attendri le matin de l’année. Les cieux, d’un bleu plus foncé, sont plus rayonnants ; encore transparents, les bois se couvrent d’un duvet de verdure ; l’abeille quitte sa cellule de cire pour aller butiner sur les premières fleurs ; les champs se sèchent et se nuancent ; les troupeaux mugissent joyeusement, et le rossignol a déjà chanté dans le silence des nuits. [...]
  Comme ta venue m’est triste, ô printemps ; printemps époque de l’amour ! Quelle agitation pleine de langueur se fait alors dans mon âme, dans mon sang ! Avec quelle émotion pesante je sens ton souffle me caresser le visage au sein de la tranquille campagne ! Serait-ce que toute jouissance m’est désormais étrangère ? que tout ce qui égaye et vivifie, tout ce qui est joie et splendeur, inspire de l’ennui et de l’abattement à une âme dès longtemps morte et qui ne voit plus que des couleurs sombres ?

                   Alexandre Pouchkine: Eugène Onéguine

lundi 17 juin 2013

Takané, tu es une star !



   Takané se faufile parmi les convives, telle une ombre. Personne ne s’adresse à elle ou ne lui accorde la moindre attention. Elle y est tellement habituée qu’elle ne s’en offusque pas. Ce qui serait dérangeant, c’est qu’on s’intéresse à elle, cela signifierait qu’elle a manqué de discrétion.
   Un jour, un étranger est venu prendre des photos du campement et on l’a invité à prendre le thé sous la tente. C’était un jeune français aux yeux clairs et aux cheveux jaunes. Les filles du maître, qui le trouvaient très beau, se cachaient derrière les tentures en gloussant.
   Quant Takané, en silence, a rempli le verre du photographe, celui-ci l’a remercié en la regardant dans les yeux. La conversation s’est arrêtée brusquement et un silence pesant s’est installé sous la tente.
   Takané était si gênée qu’elle aurait souhaité disparaître ! Depuis son enfance, on la considère, au pire comme un meuble, au mieux comme un animal. Elle a si bien appris à demeurer invisible que le regard furieux de la maîtresse n’a aucun effet sur elle : celui du touriste l’avait déjà terrorisée.
   Des mois plus tard, le maître a reçu un magazine avec les images du campement. Sa femme a aussitôt invité ses amis à boire le thé, et toutes se sont esclaffées en découvrant la photo où figurait Takané.
-          Takané, tu es une star ! s’est écriée la maîtresse en montrant la photo à son esclave.
    On y voyait, au fond de la tente, derrière les dames touaregs qui souriaient à l’objectif, une vielles femme noire, éreintée au regard triste et vide. C’était elle, mais Takané a eu du mal à le croire. Pourtant, elle se savait usée, mais c’était la première fois qu’on la photographiait, et cette image, qui était la sienne lui a fait peur.
-          Ces français ont de drôles de façons de se comporter avec les domestiques ! a commenté la maîtresse en retirant le magazine de sous ses yeux.
  Ses amies sont parties d’un grand éclat de rire.
-          Merci Takané ! a crié joyeusement l’une d’elle en imitant le beau photographe.
   La pauvre Takané a laissé échapper un pauvre sourire, comme pour s’excuser qu’on ait pu la remarquer.
                 
              Dominique TORRES, Tu es libre !




   

jeudi 6 juin 2013

Claude Monet


                                                                 Herbes folles




                                                 Camille Monet et son fils



                                                        Les nymphéas 





mercredi 5 juin 2013

La lettre d’ Onéguine à Tatiana




 « Je prévois tout : dévoiler ce triste secret sera vous offenser. Quel amer mépris exprimera votre fier regard ! Qu’est-ce que je veux ? Dans quelle intention vais-je vous ouvrir mon âme ? À quelle cruelle gaieté vais-je peut-être donner cours ?
« Quand je vous ai rencontrée par hasard, je ne sais où ; quand je crus remarquer en vous une étincelle de tendresse, je n’osai pas y croire. Je ne donnai point carrière à la douce habitude qui allait s’établir ; je ne voulus point perdre une liberté qui me pesait pourtant. Autre chose encore nous sépara : Lenski tomba, victime infortunée. Alors j’arrachai mon cœur à tout ce qui lui était cher. Étranger à tous, dégagé de tout lien, je crus que la liberté et le repos remplaceraient le bonheur. Grand Dieu ! Combien je me suis trompé ! Combien je suis puni !
« Non ; vous voir à chaque instant, vous suivre partout, saisir avec des regards amoureux le sourire de vos lèvres et chaque mouvement de vos yeux, vous écouter longtemps, pénétrer son âme de vos perfections, pâlir, s’éteindre, se mourir devant vous, voilà le bonheur.
« Et j’en suis privé ! Je me traîne partout au hasard pour vous rencontrer ; chaque jour, chaque heure, m’est un précieux reste de vie, et je dissipe dans un ennui dévorant mes jours déjà comptés. Je le répète : ma vie est déjà mesurée ; mais, pour qu’elle se prolonge, je dois être assuré, chaque matin, que je vous verrai dans le cours de la journée.
« Je crains : dans mon humble supplication votre regard sévère pourrait découvrir les artifices d’une ruse misérable, et j’entends déjà votre reproche indigné. Si vous saviez combien il est affreux de brûler, d’être dévoré par la soif de l’amour, et de dompter incessamment par la raison l’effervescence du sang ! De vouloir embrasser vos genoux, et répandre à vos pieds, en sanglotant, des aveux, des reproches, des prières, tout ce qui remplit l’âme ; et, au lieu de cela, d’armer sa parole et son regard d’une feinte froideur, de suivre un entretien tranquille, de vous regarder d’un œil réjoui !
« Mais c’en est fait ; je ne suis plus de force à lutter contre moi-même. Je me livre à vous, et je m’abandonne à ma destinée. »


              Alexandre Pouchkine, EUGÈNE ONÉGUINE

mardi 4 juin 2013

La lettre de Tatiana à Onéguine

           
                            La lettre par le peintre Anglais George Goodwin Kilburne

      
   J’ai là, devant mes yeux, la lettre de Tatiana ; je la conserve avec un saint respect ; je la lis avec une sainte angoisse, et je ne puis la lire assez. Qui lui a donné cette tendresse et cette charmante négligence des mots ? Qui lui a inspiré ces folies touchantes, cette conversation du cœur avec lui-même, entraînante et périlleuse ? je n’en sais rien. Mais voici une traduction incomplète et faible, comme une pâle copie d’un tableau plein d’éclat, ou bien comme l’ouverture du Freyschutz sous les doigts timides d’une pensionnaire.

                                       Lettre de Tatiana

   « Je vous écris. Que puis-je ajouter à cela ? Maintenant, je le sais, il est en votre pouvoir de me punir par votre mépris ; mais si vous conservez une goutte de pitié pour mon triste sort, vous ne me repousserez point. J’avais commencé par vouloir me taire. Croyez-moi, vous n’auriez jamais connu la honte de mon aveu, si j’avais eu l’espérance de vous voir dans notre maison de village, ne fût-ce que rarement, ne fût-ce qu’une fois par semaine, seulement pour vous entendre parler, vous dire un seul mot, et puis penser, toujours penser la même pensée, nuit et jour, jusqu’à une nouvelle rencontre ; mais on dit que vous vivez retiré. Dans cet obscur village rien ne peut vous plaire, et nous, nous ne brillons par rien, bien que nous soyons naïvement heureux de vous voir. Pourquoi êtes-vous venu ? Au fond de ma retraite ignorée, je ne vous aurais jamais connu ; je n’aurais jamais connu ces amers tourments. Ayant calmé avec le temps (en suis-je bien sûre ?) les agitations d’une âme inexpérimentée, j’aurais pu trouver un ami selon mon cœur, et je serais devenue une épouse fidèle, une mère vertueuse.
« Un autre ! Non, à nul autre au monde je n’aurais donné mon cœur. C’est décidé dans les conseils d’en haut ; c’est la volonté du ciel : je suis à toi. Toute ma vie est une preuve certaine que je devais te rencontrer. Je le sais, c’est Dieu qui t’a envoyé à moi ; c’est toi qui seras mon gardien jusqu’au tombeau ; c’est toi qui m’apparaissais dans mes rêves ; inconnu, tu m’étais déjà cher ; ton regard me suivait ; ta voix résonnait dès longtemps dans mon âme. Non, ce n’était pas un rêve. À peine entré, je t’ai reconnu. Je me sentis frémir, je me sentis consumer. N’est-ce pas, je t’avais déjà entendu ? C’est toi qui me parlais dans le silence quand j’allais secourir des pauvres, ou calmer par la prière les angoisses d’une âme agitée. Et, dans cet instant même, n’est-ce pas toi, chère vision, qui as passé dans l’obscurité transparente, et qui est penchée lentement sur mon chevet ? N’est-ce pas toi qui me murmures d’une voix caressante des paroles d’espoir ? Qui es-tu ? Mon ange gardien ou un perfide tentateur ? Résous mes doutes. Peut-être que tout ceci n’est qu’une vaine illusion, l’erreur d’une âme qui ne se connaît plus. Peut-être qu’une tout autre destinée m’attend ; mais c’en est fait. Dès à présent je te remets ma vie ; je verse mes larmes devant toi ; j’implore ton secours….. Imagine-toi : je suis seule, personne ne me comprend ; ma raison succombe dans la lutte, et je suis condamnée à périr en silence. Je t’attends. Par un seul regard ranime les espérances de mon cœur, ou bien interromps ce rêve d’un lourd sommeil par un reproche, hélas ! Trop mérité.
« J’ai fini….. Je n’ose relire. Je me meurs de honte et d’effroi ; mais votre honneur est ma garantie. Je m’y confie hardiment. »

         
                    Alexandre Pouchkine, EUGÈNE ONÉGUINE

La voie de l’humiliation n’est pas mon chemin


J’ai quitté volontiers ceux qui me sont  chers
                              Car
J’ai senti que leurs cœurs aiment mon abandon !

L'envie de les retrouver me brûle
                          Sauf que
J’ai mis ma dignité au dessus de toute passion !

Je désire ardemment  les contacter à tout moment
                             Mais
La voie de l’humiliation n’est pas mon chemin !
               
                    Ahmed Chawki

                  ( Poème traduit par Majdouline Borchani )


هجرتُ أحبتي طوعاً لأني… رأيت قلوبهم تهوى فراقي

أشتاق لقائهم غير أني…. وضعت كرامتي فوق اشتياقي

وأرغب وصلهم دوماً ولكن…. طريق الذل لا تهواه ساقي

احمد شوقي

lundi 3 juin 2013

Regarder c'est ... Souffrir c'est ...




                             
                                               Peintures du Mexicain Jésus Helgueraj 



Regarder c’est être peintre. Souffrir, c’est être poète. De l’union de la plastique et de l’âme on peut faire naître le plus bel art vivant intégral.             ( Henry Bataille)

dimanche 2 juin 2013

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir



      J’ai vu la violence aux quatre coins du monde. Je me souviens qu’une fois, au Liban, peu après la guerre dévastatrice, je me promenais dans les ruines de Beyrouth avec une amie, Söula Saad. Elle m’expliquait que sa ville avait déjà été détruite sept fois. Je lui ai demandé, sur le ton de la plaisanterie, pourquoi ils ne renonçaient pas à reconstruire, et ne s’en allaient pas ailleurs. « Parce que c’est notre ville », a-t-elle répondu. « Parce que l’homme qui n’honore pas la terre où sont enterrés ses ancêtres sera maudit à tout jamais. »
     L’être humain qui ne rend pas honneur à sa terre se déshonore. Dans l’un des classiques mythes grecs de la création, un dieu, furieux que Prométhée avait volé le feu et avait donné ainsi l’indépendance à l’homme, envoie Pandore se marier avec son frère, Epiméthée. Pandore porte une boîte, qu’il lui est interdit d’ouvrir. Cependant, comme il arrive à Eve dans le mythe chrétien, sa curiosité est la plus forte : elle soulève le couvercle pour voir ce que la boîte contient, et à ce moment, tous les maux du monde en surgissent et se répandent sur la Terre. 
     Seul reste à l’intérieur l’Espoir. 
    Alors, même si tout dit le contraire, malgré toute ma tristesse, ma sensation d’impuissance, même si en ce moment je suis quasi convaincu que rien ne va s’arranger, je ne peux pas perdre la seule chose qui me maintient en vie : l’espoir – ce mot qui a toujours suscité l’ironie des pseudo-intellectuels, qui le considèrent comme synonyme de  tromperie ». Ce mot tellement manipulé par les gouvernements, qui font des promesses en sachant qu’ils ne vont pas les accomplir, et déchirent encore plus les cœurs. Très souvent ce mot est avec nous le matin, il est blessé au cours de la journée, meurt à la tombée de la nuit mais ressuscite avec l’aurore. 
     Oui, il existe le proverbe : « Contre la force, il n’y a pas d’argument. » 
     Mais il existe aussi cet autre : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. » Et je le garde, tandis que je regarde les montagnes enneigées à la frontière chinoise.


                Extrait de "La boîte de Pandore" de Paulo Coelho